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Couverture de Blast - Tome 1

Blast - Tome 1 : Grasse Carcasse

BD européenne chroniquée par smurz le lundi 1er mars 2010.
 
Scénario : Larcenet Manu
Dessin : Larcenet Manu
Editeur : Dargaud
Genre : Chronique sociale ; Thèmes associés : Mysticisme - quête d’identité
Date de publication : novembre 2009

 
Résumé : Itinéraire (errance) d’un alcoolique en rupture de société.
La tête de smurz
Tête de sorcière : Intermédiaire

Impressions de lecture :

Manu Larcenet, tout comme Johan Sfar ou encore Lewis Trondheim, fait partie de cette génération d’artistes dont le graphisme ne m’a jamais convaincu, voire me rebute complètement, m’empêchant alors de me plonger dans des ouvrages généralement encensés par la critique professionnelle, les sites internet spécialisés, ou les simples amateurs de BD.
Une fois n’est pas coutume, ce dernier opus de Manu Larcenet m’a immédiatement interpelé via sa couverture singulière - en parfaite adéquation avec son titre -, dont la construction graphique originale produit un vrai choc visuel. Intrigué par un bandeau central flamboyant, l’œil est irrésistiblement attiré par le contraste couleur / noir et blanc volontairement utilisé en haut et bas de couverture. Notre regard navigue d’une scénette à priori bucolique et légère - deux individus batifolent à l’ombre d’un Moïa -, à un visage grave, figé, dont les couleurs violentes renforcent la sensation de puissance et de brutalité qui s’en dégage.

© Dargaud / Larcenet 2009

Cette couverture, que ce soit au premier ou au quatrième plat, fait froid dans le dos (l’on pressent un propos grave et guère humoristique, des évènements transcrits violents et sombres) ou tout du moins met mal à l’aise, mais en même temps intrigue, marque l’esprit. Impossible alors de passer à côté de cet album sans l’ouvrir et le feuilleter, même rapidement.

© Dargaud / Larcenet 2009

Mea culpa, mea Maxima culpa, en première lecture, il me faut bien réviser mon avis sur les talents de dessinateur de Manu Larcenet. Graphiquement, sa maîtrise est incontestable pour introduire et mettre en valeur les différents personnages. Cadrages, champs de visions, ombrages, postures, expressions des visages, tout y est judicieusement étudié, réglé pour nous faire partager leurs discours, leurs ressentis ou encore leurs interrogations.
Côté ambiances et décors, Manu Larcenet se révèle aussi à l’aise dans un environnement urbain que champêtre, et nous offre un vrai régal pour les yeux à travers de nombreuses planches entières ou cases muettes, très détaillées, fouillées, même si l’atmosphère qui règne y est généralement pesante, sombre, voire désespérée.
La technique de lavis utilisée et l’omniprésence de tons de gris ou de noir et blanc collent aussi bien au caractère onirique, métaphysique qui se dégage parfois du récit, qu’aux durs moments où le personnage principal affronte le monde réel.
La couleur ne fait qu’une brève apparition à travers des dessins enfantins illustrant les périodes de « Blast » que subit le personnage principal, en renforçant l’importance et la puissance de ces brèves séquences. Cette explosion de couleurs vives et la naïveté des dessins utilisés traduisent parfaitement son activité cérébrale incontrôlée, à la limite de la folie, et son désir de recommencer une nouvelle vie, de renaître.

© Dargaud / Larcenet 2009

Malgré son volume (200 planches !), j’ai dévoré cet ouvrage d’une seule traite, en m’arrêtant longuement sur de nombreuses planches pour en goûter toute la plénitude et la maestria. Bien qu’usant d’un trait assez raide, simple, voire parfois inélégant à mon goût, Manu Larcenet a réussi à me transporter cette fois dans l’un de ses univers graphiques, et à m’y plonger jusqu’à la dernière planche.

…Mais côté récit, scénario, narration, voyage initiatique, essai métaphysique, rêverie, chronique de société, roman graphique, - rayez la mention inutile -, je ne m’y retrouve pas.
Pourtant l’idée de base qui sous-tend l’album, sans être originale, est à priori solide. Interrogé dans un commissariat pour un fait divers violent (une jeune femme est dans le coma, mais nous n’en saurons pas plus), le « héros » va raconter et expliquer son parcours l’ayant amené à commettre ou provoquer ce délit.
Malheureusement, la construction du récit sous forme de Flashbacks me fait penser à un assemblage de scènes disparates, sans réel fil conducteur entre elles, juxtaposées sans finalité clairement établie. Il me semble que Manu Larcenet profite de cet opus pour régler ses comptes avec lui-même, sa famille, la société, et se livre à une sorte de psychanalyse en nous faisant partager ses propres peurs, ses attentes, son attachement à la nature, sa méfiance vis-à-vis du fonctionnement de nos sociétés modernes ou de ses contemporains.

© Dargaud / Larcenet 2009

Pourtant Manu Larcenet ne se positionne pas vraiment vis-à-vis de son personnage principal, son « héros » de fortune. Obèse, marginalisé et rejeté dès son enfance, alcoolique en rupture de société par choix, il porte à ce dernier un attachement certain pour ensuite mieux nous le présenter sous un jour de manipulateur habile, narcissique, aux allures de sociologue - ethnologue à la petite semaine, qui justifie ainsi ses actes pas vraiment glorieux à travers de beaux discours qui masquent sa lâcheté, sa fuite des responsabilités, tout en restant lucide sur lui-même.
Il en fait au final un personnage complexe et fantasque, très crédible, alors que le récit pêche par ailleurs par trop d’invraisemblances ou de non-dits. Les policiers qui l’auditionnent et se comportent comme de vrais psychiatres, son épouse à peine entraperçue et à priori chérie sera abandonnée sans remords, une société de marginaux rencontrée au gré du hasard se révèle par trop accueillante et parfaitement structurée... La liste en est longue, la barque un peu trop chargée pour moi !

Les références à l’ile de Pâques durant les périodes de Blast que vit le « héros » restent également mystérieuses, même si elles donnent lieu à des planches magnifiques, oniriques, où trônent de magnifiques Moïas. Le père de notre « héros » est représenté tel un oiseau au long bec, évoquant à mon sens le mythe des hommes-oiseaux attaché à cette même ile de Pâques. Pourquoi, quel lien avec son personnage, son récit, quelle finalité ? Manu Larcenet ne nous donne aucune piste tangible, reste bien nébuleux et peut-être par trop onirique.
Quant au fameux Blast donnant son titre à l’album, il me semble plus tenir du délire alcoolique ou de la schizophrénie ordinaire que d’un état de grâce ou de communion avec le monde, la nature, et servir d’échappatoire, de refuge à un être qui a sans doute passé sa vie à se fuir et fuir ses semblables.
Tout cela donne une sorte de beau discours très bien amené, utilisant un langage judicieusement adapté au récit, sans verbiage ni fioritures inutiles. L’ensemble me paraît toutefois manquer de réelle cohérence, reste trop touffu, brouillon, part dans plusieurs directions, curieux mélange de genres.
Certes, il s’agit d’un tome introductif posant décor et personnages, mais il s’avère finalement quelque peu ennuyeux, voire parfois tendancieux, un peu facile de mon point de vue, vu qu’il ne s’y passe en fait pas grand-chose... Cette série devant se boucler en trois ou cinq tomes, j’augure mal de l’intérêt du prochain volume si le récit ne s’éclaircit pas quelque peu, ou du moins ne trace pas quelques pistes.

© Dargaud / Larcenet 2009

Malgré sa beauté plastique, l’aventure du Blast s’arrêtera pour moi à ce premier tome. Dommage, j’ai vraiment l’impression d’être passé à côté d’un album au potentiel énorme, mais dont la narration m’a laissé plus que sur ma faim par son flou artistique. Blast me fait l’effet d’un pavé quelque peu indigeste où l’on regarde évoluer un personnage qui se débat dans ses tourments, ses interrogations, nous entraine avec lui au gré du hasard, mais où l’action peine à décoller et ses motivations restent plus qu’incertaines.
Amateurs de Larcenet, laissez-vous tenter cependant si vous en avez l’opportunité. Allié à un graphisme de toute beauté, peut-être pourrez vous y découvrir le côté magique ou merveilleux de la narration et de son univers qui m’ont échappé.

Couverture (et extraits) : © Dargaud/Larcenet
Catégorie "BD européenne"