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Couverture de New engineering

New engineering

chroniquée par Zéas le mardi 23 février 2010.
 
Scénario : Yokoyama Yûichi
Dessin : Yokoyama Yûichi
Couleurs : noir et blanc (technique)
Editeur : PictureBox (VO)
Genre : Recueil d’histoires - Experimental ; Thèmes associés : Violence - Technique - Matérialisme
logo BDovore Date de publication : novembre 2007
$13,50 - 232 pages
 
Résumé : Construction, déconstruction et combats de toute matière dans l’univers.
La tête de Zéas
Tête de sorcière : Intermédiaire

Impressions de lecture :

« New engineering » [1] est un recueil de 231 pages regroupant les premières histoires éditées de l’auteur japonais Yuichi Yokoyama. Les nombreuses histoires de ce recueil font de 1 à une trentaine de pages et sont par ailleurs souvent séparées par des pages simples, contenant un seul dessin - cases uniques d’une narration saccadée qui se poursuit sur toute la longueur du livre, formant un fil rouge en noir et blanc.

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Page 12 : "Book" - Poursuite au sabre dans une bibliothèque
© Yokoyama/PictureBox

Plus qu’un recueil d’histoires, on pourrait plutôt parler ici d’un assemblage de séquences tellement l’univers, les thèmes abordés et le style narratif, semblent se rejoindre et se prolonger. Le présent ouvrage est d’ailleurs la combinaison de 2 séries de travaux de l’auteur, intitulées « Public works » et « Combats » et publiées en France aux éditions Matière (Travaux publics et Combats).
Ainsi, les « personnages » récurrents que l’on rencontre pourraient se résumer à l’Homme, la Nature, la Technique (comme dans « Science et Technique ») et la Violence. Les hommes évoluent dans des environnements aseptisés et jouent avec les éléments (pierres, eau, gazon, etc.). Ils se poursuivent et se battent dans des cadrages imprévus et improbables, dans des enchaînements au premier abord brouillons mais qui se révèlent ouvrir au final de nouvelles perspectives dans des séquences qui finissent par se frayer un chemin incertain jusqu’au dernier moment [2]. Les histoires partent souvent d’une première image mystérieuse ou anodine mais dont le sujet va s’éclairer dans les enchaînements de cases suivants. Une succession d’images qui va faire évoluer le sujet ou du moins la perception que le lecteur en a. Les enchaînements narratifs ont quelque chose d’hypnotique et l’on est comme happé par les trouvailles graphiques ; l’œil doit prendre son temps - comme lorsqu’il doit s’habituer à la pénombre – et déchiffrer chaque trait pour saisir ce qui se passe. On suit aussi avec délice l’absurdité des histoires, leur vacuité, leur aspect grotesque et délirant ; un décalage humoristique sous-jacent se faisant parfois ressentir.

La représentation de la Technique dans ces histoires donne souvent lieu à une recherche graphique particulièrement « renversante » de la part de l’auteur. A tel point que l’on peut se demander si ce n’est pas la recherche graphique de l’auteur qui suggère et insère la Technique dans l’histoire plus que la simple représentation d’objets techniques. Cette impression est renforcée par le style « dessin d’architecture » de l’auteur, très propre et géométrique.

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Page 126 : "Engineering 3" - Construction d’un versant de montagne
© Yokoyama/PictureBox

Pour aller plus loin dans cette idée de « dessin d’architecture », on pourrait comparer les univers dépeints dans le livre à des mises en scène « sur maquette », comme s’il s’agissait de décors en légo et de personnages playmobil, ou encore de décor virtuel pour projet architectural urbain. Les histoires semblent ainsi détachées de tout sentiment humain, de toute chaleur et pour tout dire de toute vie. Il ne semble y avoir que matière et propriétés physiques ici, les corps et les objets sont représentés sur un même plan.

L’auteur précise d’ailleurs dans une interview en fin d’album que l’intention formelle était ici de se libérer de toute vision humaine. Il s’agissait de désanthropocentrer la représentation pour la rendre universelle, de représenter en fait un univers purement physique, fait de matière, sans distinction, déshumanisé et même dénaturé. Pour être encore plus clair, et en espérant ne pas trahir le propos de l’auteur, il s’agit ici de mettre au même niveau toute matière, inerte ou vivante, végétale ou animale, minérale ou humaine, et se concentrer sur les propriétés physiques et la nature de la matière [3]. C’est ce qui pourrait s’appeler universaliser de manière radicale [4] et le résultat est saisissant. Cette universalité est d’ailleurs accentuée par l’absence de texte, hormis en note de bas de page pour la traduction des sons [5].

L’ouvrage se veut donc neutre, sans but particulier, hormis cette recherche graphique. Ce qui laisse toute liberté au lecteur pour laisser vagabonder sa pensée et son vécu, sur cette terre désolée et pourtant à la fois potentiellement si fertile. Libre à lui d’interpréter au-delà de l’absurdité ou de la gratuité des scènes tant l’approche formelle de l’auteur semble offrir un moyen d’approche original et puissant du monde qui nous entoure.

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Page 211 : "Wheel" - Hamster Poursuite
© Yokoyama/PictureBox

La différence de sensibilité des lecteurs pourra sans doute les emmener dans diverses directions mais ces univers aseptisés et dénaturés à l’extrême, ces histoires absurdes ou gratuites, (me) semblent idéales pour poser un oeil neuf sur notre chère société contemporaine. Difficile ici de ne pas penser à l’éloignement de la nature auquel l’homme est exposé dans nos sociétés modernes ; difficile de ne pas voir à travers l’auteur qui trace les traits et les trajectoires de son ouvrage, l’homme qui se fait grand architecte, qui utilise la Technique pour s’affranchir de la Nature.

Voila donc un ouvrage O.V.N.I. qui nous prend à contre-pieds par son innovation et sa neutralité combinées et nous emmène voler dans l’intimité de la matière grise.

PS :

A noter que l’album est actuellement en promotion sur le site de l’éditeur ($10 au lieu de $19,95)

 
Couverture (et extraits) : © PictureBox/Yokoyama

[1] C’est aussi le nom de l’une des histoires du recueil, elle-même précédée de peu par « Engineering » et suivie plus loin dans l’ouvrage par « Engineering 3 » et « Engineering 4 »

[2] Cet aspect me rappelle d’ailleurs fortement l’étrange livre "3" de Hugues Micol

[3] Les thématiques abordées semblent alors très judicieusement choisies (construction - poursuite/combat) afin de montrer les propriétés physiques des corps et des objets (la matière) en mouvement.

[4] quoi de mieux pour s’adresser à tout/à un maximum ("universaliser") que de se mettre au niveau de l’unité physique, au niveau des particules élémentaires ? C’est soit ça soit considérer que Tout est Un et s’adresser à l’unicité du cosmos... Mais si Tout est Un, Un est Tout également...

[5] sons qui font d’ailleurs l’objet d’une recherche esthétique afin de matérialiser les propriétés physiques des sons