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Impressions de lecture :
Comment résister au vent glacial, à la solitude, à la nuit polaire et au temps qui s’écoule très (trop) lentement ? Tout simplement en restant un être humain faisant preuve d’imagination et en se racontant des histoires. Telle est la réponse que nous livrent Tanquerelle et Bonneval dans cette magistrale adaptation des écrits de Jorn Riel.
Vrais racontars ou véritables faux mensonges, les sept histoires que nous narre cet ouvrage nous amènent à faire connaissance avec une galerie de personnages en apparence bruts de fonderie, mais dont le comportement au quotidien ne lasse pas de nous surprendre. Car ces trappeurs, isolés et perdus au fin fond du Groenland, trouvent le temps entre deux parties de chasse, de courir nu dans la neige, de partir à la recherche du soleil, d’élever un coq, de se faire des visites pour tailler une bavette comme des dames patronnesses qui prennent le thé, de faire un semblant de préparation militaire, de se lancer dans une surenchère de tatouages, ou encore de se créer et se « vendre » des compagnes imaginaires …
Ils ne survivent qu’à travers leur humour et esprit quelque peu déjanté, leur imagination débridée, leurs réflexes de survie, leurs rêves et souvenirs d’enfant, ou encore l’alcool qu’ils distillent, et nous donnent une formidable leçon de vie et d’humanité. Ouverts à toute nouveauté, histoire de passer le temps et de se distraire, ils savent remettre en place et « éduquer » les nouveaux venus de façon efficace et savoureuse pour les acclimater aux rudes conditions de vie qui les attendent.
La magie des auteurs réussit à faire jaillir la poésie, le lyrisme, la pudeur, la retenue et une extrême sensibilité dans un monde glacial, rude et souvent nocturne où il n’y a à priori guère de place pour de tels sentiments. Tout à la fois philosophes par force, sociables par devoir, commerçants par cupidité, psychiatres ou patients bavards par nécessité, les personnages campés se posent en vrais conteurs, forgeurs de légendes qui illustrent leur force morale, la fraîcheur de leur âme d’enfant et nous laissent également entrevoir leur fragilité.
La petite musique entêtante des mots, et le plaisir de raconter sont au cœur de cet ouvrage, véritable ode à la parole, courroie de transmission de toute culture qui forge et transcende notre humanité. Les histoires sont faites pour se vivre et se transmettre, les trappeurs existent, agissent et perpétuent leur souvenir à travers elles, qu’elles soient vraies ou inventées.
Tanquerelle nous offre une transcription graphique de ce monde pittoresque particulièrement réussie. La première case nous met immédiatement dans l’ambiance en nous plongeant dans le froid et l’obscurité…Brrr ! La bichromie, la technique de lavis utilisée et le soin du détail tant dans les décors que dans les attitudes des différents protagonistes permettent aux récits de prendre vraiment corps, à ces racontars de devenir possibles, si ce n’est probables. Les visages sont le reflet fidèle des caractères des personnages et nous marquent par leurs nombreuses expressions. Les regards illustrent judicieusement les situations farfelues ou dramatiques que vivent ou croient vivre les personnages peuplant cet ouvrage, et nous les rendent bien réels, attachants, bref simplement humains.
Impossible de passer une case sans avoir pris la mesure de la beauté et de la grandeur d’un paysage, du comique d’une situation, ou encore de la truculence, de l’humour, du pragmatisme et de l’énergie présente que transcrivent si bien les planches et la mise en page. La couverture de l’album nous met en appétit en nous présentant le panel des acteurs qui vont animer les différentes histoires, comme alignés sur une estrade, en représentation.
Bouffée d’air pur, de bonne humeur et d’optimisme dans notre monde actuel souvent sinistre, cet album est un pur régal tant pour les yeux que pour l’esprit. L’on en vient à souhaiter revivre et prolonger ces instants de plaisir par de nouveaux racontars ...



