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Impressions de lecture :
Je ne vais pas vous jouer les fins connaisseurs et autres experts bédéphiles (phages), si j’en suis venu à lire cette série typée « jeunesse », c’est sur les conseils de ma libraire qui m’a glissé à l’oreille que Matthieu Bonhomme confortait dans cet ouvrage sa dimension de « Grrrand » de la BD, tant par la qualité du scénario que par son graphisme.
Intrigué par tant de dithyrambe et de lyrisme parmi l’avalanche des sorties de cet automne, je me suis alors immergé dans la lecture des trois premiers tomes de cette série, tentant de faire appel à mes souvenirs et à mon âme d’enfant pour mieux la savourer.
Deux points sont remarquables dès la première lecture - très prenante - pour peu que l’on veuille y prêter attention quelque instant. En premier lieu, un souci constant de nous faire partager une chronique d’époque la plus fidèle qui soit, à travers la vie particulièrement rude des chasseurs de baleine du début du XXème siècle. L’on sent Matthieu Bonhomme particulièrement proche, voire complice des ses personnages, désireux de nous faire vivre au plus près leur quotidien tout empreint d’un certain fatalisme.
Ensuite, point de manichéisme dans le scénario ou dans les personnages, tel qu’on le trouve trop souvent dans les publications estampillées « jeunesse », les caractères sont suffisamment développés, complexes, leurs qualités ou leurs défauts sont très clairement explicités. Point de bons sentiments dégoulinants non plus, d’image d’Épinal, ou encore de modèle stéréotypé recyclé. Ici, les principaux protagonistes sont animés par leurs propres pulsions, pas toujours recommandables, et vivent en conjuguant au mieux leurs intérêts et leurs passions. Satisfaisant à la fois un public adulte ou « enfantin », les évènements forts du récit sont mis en avant pour faciliter la compréhension des plus jeunes et capter en permanence leur attention, les subtilités et références de second plan ne sont sans doute perceptibles qu’à un lectorat plus adulte.
Un soupçon de fantastique, de merveilleux, ou de mysticisme est injecté à travers la faculté qu’à Esteban de communiquer avec certains oiseaux, ainsi qu’à travers les légendes qu’il se plaît à raconter, issues pour la plupart de ses racines indiennes. L’on se demande parfois qui est l’adolescent et qui sont les adultes dans un tel récit, tant la place du jeune garçon reste essentielle à la vie et à la cohésion de ce groupe de marins endurcis. Les enfants s’identifieront spontanément à ce héros atypique, rêveur mais très déterminé, qui reste toutefois crédible en gardant des attitudes ou des réflexions propres à son âge.
Sont également suggérées habilement quelques réflexions sur l’évolution de nos sociétés modernes et notre rapport à la nature, à travers l’affrontement entre le Léviathan et un navire de pêche à vapeur symbolisant sans doute l’émergence d’un monde mécanisé, industriel, ou à travers toutes les histoires merveilleuses que peut raconter Esteban.
Mais revenons plus précisément sur ce Tome 3.
Pris par les glaces, le voilier des marins-pêcheurs est inutilisable. L’équipage doit se résoudre à l’abandonner et à tenter sa chance sur des embarcations de sauvetage pour rejoindre la civilisation. S’ensuit un long et dangereux périple, où forces et faiblesses de chacun vont se révéler, rendant tout ce petit monde terriblement réel et attachant.
Tout l’art de Matthieu Bonhomme consiste à nous faire vibrer continuellement en nous régalant d’un vrai récit d’Aventure (avec un grand A), très dépouillé, en mettant en scène l’affrontement entre les marins isolés sur leur frêle esquif et une nature particulièrement hostile. Nul besoin de faire appel à quelque autre élément artificiel, la mer, le froid glacial, le vent, les Icebergs, la fatigue, la peur se chargent d’assurer le spectacle, et quel spectacle ! Tout sonne vrai, de leurs doutes, leurs espoirs, leurs brefs moments de révolte, leurs réflexes de survie, qui amènent les personnages à se découvrir et à exister.
Solidarité, courage, abnégation, lâcheté, désespoir, don de soi, détermination sont aussi du voyage, Matthieu Bonhomme en profite pour nous délivrer un message sur l’adversité et notre capacité à y faire face, que je perçois comme plutôt humaniste et optimiste. Au passage nous sont livrées quelques clés (prévisibles) qui permettent de mieux comprendre les liens qui unissent Esteban et le capitaine du Léviathan, éclairant le comportement souvent agressif ou violent de ce dernier.
L’album se clôt sur un sauvetage inattendu qui ravira les plus jeunes - empreint de poésie et de merveilleux, et un ultime rebondissement qui introduit sans nul doute le thème du futur opus.
Que dire sur le dessin, les couleurs et la mise en page qui n’ait déjà été souligné par quelque chroniqueur ? La symbiose avec le scénario est parfaite, le lecteur « vit » intensément les épreuves morales et physiques que traversent les personnages. La maestria et le professionnalisme dont fait preuve Matthieu Bonhomme dans cet album, confirment les sommets qu’il a déjà atteints [1] et rendent plus réel encore le froid, la force des vagues, la pluie et le vent présents sous les latitudes que parcourent les personnages. La dernière case muette de l’album est à elle seule un parfait résumé de son talent et atteint la puissance évocatrice d’un Bruno Lefloch [2] ! Seul petit regret, l’absence de Delphine Chedru dans ce troisième tome, dont le talent de coloriste a fait merveille sur les deux premiers parus aux Éditions Milan.
Série de grande classe, parfaitement maîtrisée par ses auteurs, « Le voyage d’Esteban » mérite sans doute un plus large public et un meilleur accueil ! Par son originalité et sa réalisation de qualité, elle s’inscrit dans la lignée des grands récits d’aventure pour la jeunesse.
A conseiller sans modération, quel que soit l’âge de l’heureux futur lecteur...



