Interview de Lionel Tran et Ivan Brun (Otaku)

mis en ligne le jeudi 5 mai 2005.
 
 

Question banale s’il en est, quel coup du sort vous a amené à commettre des bandes dessinées ?

Ivan Brun : Tout simplement parce que la lecture de Bd m’a accompagné durant l’enfance et une partie de l’adolescence, j’étais passé dès l’age de 10-11ans des Pif, Tintin et Picsou Magazine aux univers graphiques des Tardi, Bilal, Druillet, Moebius par l’intermédiaire des bibliothèques de prêt. Inutile de dire que cette découverte eut un impact considérable, ce qui ne fut pas sans incidence sur mes résultats scolaires....

Bien qu’ayant developpé une pratique du dessin assez jeune, je ne me suis consacré à la Bd avec assiduité qu’à partir des années 90, plus ou moins décroché et alterné avec la peinture, je m’y suis remis sérieusement depuis 2000, pour la réalisation d’Otaku....

 

 


Lionel Tran : J’entends cette question dans le sens “ pourquoi faites vous de la bande dessinée ? ” Question compliquée et essentielle, qui est souvent la première posée et qui est souvent éludée. La discussion qui a eut lieu sur le forum de 1001 Bd m’a poussé dans mes retranchements sur ce sujet, je vais donc reprendre ici ce que j’ai pu dire à cette occasion : “ La toute première Bande Dessinée que j’ai lu, étant enfant, était Vuzz de Philippe Druillet. C’est un album qu’il réalisé alors que sa femme était malade du cancer, ça raconte les “ aventures ” d’un solitaire qui parcourt un monde en train de se désagréger. C’est extrêmement rêche, désagréable et oppressant, tant dans le dessin que dans ce qui est raconté. C’est un bouquin au découpage très cinématographique (j’avais 4 ans, je ne lisais pas encore), que j’ai parcouru des centaines de fois et qui m’a profondément marqué. Il n’y a pas longtemps j’ai fait le parallèle avec des choses difficiles que je vivais sur le plan familial à la même période. Cette Bande Dessinée a donc été doublement fondatrice pour moi : par sa forme elle a posé pour moi sans que je le sache le canon de ce que devait être une bande dessinée, tout en servant de réceptacle à des sentiments que je ne pouvais pas exprimer. Jusqu’ici j’ai donc cherché inconsciemment à réaliser une bande dessinée qui ait le même effet traumatisant/libérateur sur le lecteur. Je crois que c’est pour ça que je choisis des thèmes qui peuvent toucher pas mal de gens mais qui sont tabous (le mal être de ma génération, le sentiment d’obsolescence de la génération de mes grands parents, la “ vraie vie peu glorieuse” d’artistes célèbres, ou encore le désinvestissement politique de ma génération avec Otaku.) C’est drôle d’ailleurs, parce qu’Ambre et moi avons tous les deux Druillet à la base de notre désir de Bande Dessinée. ”

 

Ensuite, le cheminement pour parvenir à en faire et à être édité a été tortueux. Je dessinais beaucoup étant enfant. J’ai souvent essayé de faire des bandes dessinées et des petites publications, ce qui a duré jusqu’à ce que j’ai une quinzaine d’années. Ensuite, au lycée, je me suis occupé du journal de l’établissement. La rencontre avec Ambre au lycée a été importante. J’ai arrêté de dessiner en découvrant à quel point il maîtrisait les codes de la Bande Dessinée. Ça m’a poussé à développer un travail de rédacteur. La trajectoire qui m’a conduit à travailler avec lui sur notre premier album, une dizaine d’années plus tard a été très longue. Nous sommes restés en contact après le lycée, j’étais à la fac et lui aux Beaux Arts de Lyon. L’envie de travailler ensemble existe depuis notre découverte du renouveau des comics américains (Sienckiewicz, Moore, Miller...) à la fin des années 1980. On lisait tout ça dans le texte, en éditions importées. Certains de ces bouquins, qui ouvraient de nouveaux horizons dans le médium il y a 15 ans, sont tout juste traduit chez nous aujourd’hui (je pense à Stray Toasters, qui a été un de nos modèles, ou encore les deux premiers tomes de Big Numbers, le projet avorté de Sienckiewicz et Alan Moore.) Ambre m’a présenté à un collectif qui réalisait des fanzines et des performances graphiques (des BD géantes, peintes en direct par des dessinateurs masqués comme des catcheurs mexicains !) J’ai commencé à rédiger des articles pour eux, puis des scénarios. C’était des choses très brèves, la mise en place d’une problématique de société, suivie d’une chute brusque. Le tout premier scénario que j’ai fait pour eux était une brève adaptation de la nouvelle “ Les années fléaux ” de Norman Spinrad. Ambre et moi avons fait plusieurs tentatives de récits ensemble, en particulier d’un projet intitulé “ Mouvement ”, un récit muet très réaliste et lent, où on voyait des gens se croiser autour d’un kiosque à journaux. L’idée était de retranscrire la respiration de la ville, son rythme.

 

C’était une période étrange de nos vies, nous habitions dans un collectif artistique underground, où chacun menait des « recherches artistiques personnelles ». Je ne saurais pas comment synthétiser ce que je cherchais... J’ai toujours été attiré par les choses incontournable et violentes. Je m’intéresse de très près à la représentation de la souffrance. J’ai longtemps été amoureux des termes « nihilisme » et « underground. » J’ai complètement décroché de la BD, pour me noyer dans un travail d’écriture, fortement influencé par Hubert Selby Jr et E.M. Cioran. J’ai emmagasiné énormément de références culturelles liés à la contre culture des années 1990, qui est ancrée dans l’automutilation. Je me suis imbibé des références underground historiques... Arthaud... Bellmer... Les actionistes viennois... Mon éducation artistique s’est forgée dans l’underground, où la notion de mise en danger de l’artiste est extrêmement présente. J’ai fait quelques tentatives de performances : vomir sur scène, poser nu, couvert de sang de boeuf dans un abattoir désaffecté... J’ai eut une brève période « mystique » où je lisais C.G. Jung, Eckart, des textes sur l’alchimie. Je suis tombé amoureux des écrits Gnostiques, qui présupposent que la vie a été crée non par un dieu de bonté mais par un démon, le mauvais démiurge...

C’est une période floue... fumer... vendre du shit... Se torcher à la Jenlain... S’enfoncer encore plus... minuscule auto publication d’un texte inspiré de Molloy de Becket en 1993... exposition dans un bar en face des beaux arts... Repartir à zéro... l’Association tente d’imitier Drawn & Quaterly... rencontre avec Ivan Alagbé, qui créé Dissidence Art Work avec Olivier Marboeuf... Ambre continue la bande dessinée... “ Hard Luck ”... il fait aussi de la peinture à l’huile... je n’arrive pas à écrire une ligne... largué... commence à rédiger un recueil d’aphorismes... « le livre des mensonges véridiques »...

 

Et puis pendant plusieurs mois je suis complètement parti, je me suis senti devenir fou. Ambre commençait à être publié dans Jade Magazine, édité par 6 Pied Sous Terre, qui a finit par compiler une série de ses histoires, sous la forme d’un album, « Chute ». Il m’a proposé de faire une interview d’Ivan Brun pour un numéro de Jade. J’ai bossé ensuite pendant trois ans pour eux, interviewant les éditeurs indépendants et tenant une rubrique underground. L’idée de notre premier album est apparue dans ce contexte : sortie du milieu underground... désir de s’investir sur quelque chose de singulier... un projet où se mettre en danger... On s’est donc lancé dans “ Le journal d’un loser ”, qui a été pré publié dans la revue Jade. A l’arrivée c’est un projet très atypique, non narratif, dérangeant. On entre dedans comme dans une baignoire froide. C’est un livre qui laisse mal à l’aise, et qui peut toucher également. Il a trouvé son public, et derrière il y a eut deux autres livres avec Ambre, qui ont mis aussi longtemps à aboutir, et qui malgré une recherche commune d’intensité émotionnelle sont très différents les uns des autres, dans la forme et la manière de raconter, et qui chaque fois ont touché des lectorats différents.

 

En récapitulant mon parcours, je réalise à quel point il est singulier. Le désir de faire de la bande dessinée et la nécessité de faire le type de bande dessinée que je pratique est profond chez moi. Ma trajectoire et mes influences font que je ne suis pas rattaché au milieu de la bande dessinée et que, même chez les indépendants, je fais figure d’outsider.