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Impressions de lecture :
Amateur de Science-Fiction depuis l’adolescence, je ne me suis jamais vraiment retrouvé dans les albums de bande dessinée adaptant quelques "classiques" du genre [1]. Bien que je reste attaché à des œuvres originales majeures [2], le roman sous sa forme traditionnelle reste pour moi le vecteur optimal du récit de Science-Fiction, permettant à l’imaginaire de tout un chacun de se développer et de prendre corps [3]. Aussi ai-je commencé la lecture de "La saison de la couleuvre" avec une certaine réserve.
Sans surprises, malgré un scénario très dense, la trame reste classique pour un récit d’anticipation ou d’aventure. Dans un premier temps, mise en place d’un univers technologique complexe, que l’apparition successive des principaux protagonistes nous permet de mieux appréhender. L’accumulation de détails, tant au niveau du dessin que du récit, permet d’avoir une idée d’ensemble de la genèse et du quotidien du monde dans lequel nous sommes projetés. Transports interstellaires, pléthore de personnages issus parfois du règne animal ou végétal, robots, guerriers maintenant un ordre galactique, civilisation ancienne, religion se posant comme le contrepoids traditionnel et antagoniste d’un monde technologique parfaitement maîtrisé, tous les ingrédients d’un bon vieux récit traditionnel sont déployés !
De nombreuses interrogations subsistent cependant sur le rôle et la place exacte qu’occupent ces différents protagonistes, notamment le culte religieux omniprésent, véritable pierre angulaire dont le scénariste n’explicite que peu le credo ou les fondements.
En parallèle, à travers l’introduction d’éléments déstabilisants (tracts mystérieux, meurtre, suicide, agressivité, comportement irraisonné…), ce monde presque aseptisé vacille progressivement devant nos yeux. Les personnages se remettent en question et s’émancipent dans une sorte de renaissance, devenant alors incontrôlables et adoptant des comportements inattendus, voire extrêmement violents. Les soubresauts successifs qui secouent ce monde émanent de ses profondeurs (ses entrailles ?), où un peuple coupé de ses racines va aspirer à retrouver sa grandeur passée. Cette formidable onde de choc va se propager jusqu’à la surface, havre de technologie maîtrisée par les Terriens. La notion de verticalité, de vertige, est utilisée en permanence par les auteurs dans les décors et la mise en page pour exprimer doute, éveil des sens, remontée à la surface de souvenirs ou prises de conscience des différents personnages, et renforce visuellement le cours des évènements. Ce premier volume d’une trilogie, mise en bouche quelque peu complexe et déroutante, surprend également par le côté débridé de ses trois chapitres, et la richesse de ses dialogues.
La narration permet sans doute une lecture à plusieurs niveaux. Simple histoire d’un peuple qui part à la recherche de son identité, son histoire, en bousculant un ordre établi ? Le comportement froid, raisonné, policé des différents personnages cache le doute qui peut s’exprimer à tout moment à partir d’évènements fortuits, presque insignifiants. La part d’inconscient enfouie au plus profond de leur esprit peut rejaillir brutalement à la surface, les submerger et conditionner actes et sentiments. Moins simple qu’il n’y paraît, le récit tourne au fantastique, à l’irrationnel, sous l’impulsion d’une force mystérieuse et incontrôlable qui semble s’éveiller, renaître (ancienne divinité ?) en empruntant la forme d’un gigantesque serpent. Tout cela n’est en fait guère limpide mais ne gâche en rien ni ne contrarie la lecture qui laisse une large part d’interprétation au lecteur. L’apparition in fine d’un personnage sibyllin (se présentant comme l’historien du réseau !) laisse présager de rebondissements futurs et clôt ce premier tome sur une nouvelle interrogation.
Visuellement, l’élément majeur qui frappe est l’adéquation parfaite entre le travail réalisé sur le graphisme et la progression de la narration. JM.Michaud utilise principalement des couleurs froides, voire glaciales, un trait précis, des décors fouillés, tous judicieusement adaptés à l’univers technologique complexe que met en place Serge Lehman.
Le gris-bleu/vert omniprésent renvoie clairement à un monde mécanisé, métallique, froid, sans fantaisie, où règnent sans partage organisation, planification et sans doute ennui. Le plaisir semble y nécessiter quelques stimuli extérieurs, artificiels.
L’irrationnel, la fantaisie, la perte de contrôle, la violence se traduisent au contraire par une explosion brutale des couleurs qui se répandent telle une vague qui déferle dans les cases ou dans les planches. J’ai immédiatement associé le titre de cet ouvrage - contraction des mots couleur et œuvre [4] - à la symbolique de la transition hiver / printemps (comme le réveil après hibernation d’un serpent, animal mythique dans la plupart des civilisations). Tout y renaît dans une explosion de couleurs, une luxuriance de sentiments et de débauche…après une période glaciale et terne.
Ici encore, les couleurs montent des "profondeurs" de ce monde pour déferler et tout emporter sur leur passage. L’un des personnages "arboricoles" le résume simplement à travers l’expression laconique "j’ai une montée de sève"...
Au final, un premier tome surprenant, où le couple graphisme / récit fonctionne en parfaite symbiose et permet de faire abstraction d’un certain manque de clarté. Complexe, grandiose, déroutant, insolite, bref magique, il laisse espérer une trilogie très aboutie. Il devrait séduire les amateurs du genre et donner envie de mieux connaître l’univers de S.Lehman, notamment à travers la lecture de ses romans déjà publiés [5].



