Ô Temps suspends ton vol...

Miroir, mon beau Miroir…

Temps suspendu par smurz le lundi 13 juillet 2009.
 
Ô Temps suspends ton vol... c’est quoi ?
C’est simple : un chroniqueur arrête le temps autour d’une case, d’une bulle, d’un dialogue, d’un dessin, d’une planche... qui a retenu son attention ou qui l’a touché. A partir de là, il ne lui reste plus qu’à en parler et à vous en faire profiter.
Ce n’est pas une explication de texte, ce n’est pas une contemplation méditative non plus. On y parle seulement de ce qui nous a interpelé, de ce à quoi cela peut renvoyer, etc... Le tout avec une liberté de ton : grave ou déconnant, fleur bleue ou analyste, tout est permis, surtout le fait de flâner. Prendre du temps pour mieux en perdre.

Petite parenthèse dans cette rubrique, je voudrais non pas évoquer tout ou partie d’un album (case, planche, dessin etc…), mais une simple affiche déjà ancienne (1977) [1], réalisée par un illustrateur - dessinateur bien connu des amateurs de BD, Joost Swarte [2]. Je suis tombé un beau jour des années 80’ sur cette affiche exposée chez mon libraire habituel, et j’en suis resté médusé quelques minutes durant, totalement hypnotisé par "... Le Miroir ..." (nom de l’affiche en question).

Si le trait "ligne claire" utilisé nous renvoie directement à Hergé et son univers, la puissance évocatrice qui s’en dégage est caractéristique de la maestria dont fait preuve Swarte pour mettre en scène des objets, des décors, des personnages, et les associer dans l’espace et le temps. Pourtant, la scène proposée est à priori banale, presque minimaliste. Trois personnages mis en situation dans un décor de café (ressort classique du théâtre de boulevard), quelques accessoires indispensables (objets féminins, verres, cendre de cigarette, Juke box etc.) et le tour est joué ! [3] L’originalité en tient à l’immense miroir occupant la majeure partie de l’affiche qui nous renvoie la scène qui se joue en deuxième plan, et que nous ne percevons qu’indirectement : Swarte nous force à nous identifier au regard du personnage assis au premier plan. Cet immense miroir est une invitation à plonger dans le décor pour y prendre place et jouir du spectacle proposé. Le traitement de l’affiche, quasi monochrome (vert très pâle) renforce cette sensation de reflet, de vision via un verre dépoli.

... Le Miroir ...
... Le Miroir ...
© Swarte / Futuropolis 1980

Un large espace laissé vide sur la gauche de l’affiche, où un couple danse lascivement, est contrebalancé par un décor art moderne chargé sur la droite. Le couple semble ainsi isolé dans son propre monde, séparé symboliquement du reste de la scène par une lampe qui paraît surgir du néant. La construction quasi géométrique proposée par Swarte focalise dans un premier temps notre attention sur le côté bas-droit de l’affiche. Le garçon de café qui se présente nous donne l’impression de continuer à avancer dans le décor, pendant que notre regard s’attarde sur le visage congestionné du personnage en premier plan, que l’on imagine s’animer soudain. Le regard capte ensuite les objets dispersés sur la table, puis en prenant du recul, comme dans un travelling, le couple de danseurs qui éclaire la lisibilité de l’ensemble de l’affiche.

Aussi, à travers sa composition particulièrement soignée, cette affiche n’est pas la simple capture d’une scène figée, mais au contraire une histoire en mouvement, dont Swarte nous laisse dérouler le scénario final.Véritable planche de bande dessinée se suffisant à elle-même, elle ne déparerait pas dans un album de Ted Benoit, glissée au détour d’une aventure de Ray Banana [4].

Miroir, mon beau Miroir… Quel choc !

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[1] L’exemplaire que je possède est daté 1977 via le monogramme de Swarte (signature), l’édition en étant référencée 1983. Affiche également présente sur la quatrième page de garde de l’album "Le cliché final", éditions Futuropolis, 1980.

[2] Inventeur du concept de la "ligne claire", ce dernier s’est illustré récemment en participant à une exposition sur la BD Belge à Bruxelles et à la conception du musée HERGE à Louvain

[3] Cette affiche a été analysée d’une manière plus complète, voire "scientifique" dans l’ouvrage de Philippe Sohet, "Images du Récit" aux éditions Presses de l’université du Quebec - 2007

[4] Cité lumière 1986, Berceuse électrique 1982, © Ted Benoit / Casterman