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Impressions de lecture :
Peter Kuper est un habitué des adaptations littéraires en bande dessinée (Kafka par deux fois, Jack London). Très à l’aise dans le maniement du surréalisme [1], il est intéressant de voir comment il s’y prend ici pour traiter une oeuvre excessivement réaliste. Car La jungle [2] de Upton Sinclair est un roman qui décrit sans compromis l’Amérique en pleine folie de productiviste (Taylorisme) au début du 20ème siècle et dénonce les conditions de travail des ouvriers de l’industrie alimentaire, ainsi que les conditions sanitaires de production. Ce livre, écrit en 1906, avait d’ailleurs à ce point choqué les esprits à sa sortie qu’il avait provoqué un mouvement de grogne populaire tel qu’il mena la même année à une réforme drastique par le gouvernement américain [3] de l’industrie alimentaire (Meat Inspection Act [4], Pure Food and Drug Act [5]).
Cette adaptation a été publiée pour la première fois en 1991 (donc bien avant les autres adaptations de Kuper) dans le cadre d’une collection "Les classiques illustrés" (Classics Illustrated no. 27, First Publishing Inc.), puis rééditée en 2004 par NBM Publishing [6]. Merci à Rackham de permettre maintenant au lecteur francophone de découvrir cette oeuvre. Il s’agissait d’ailleurs de la première longue histoire en couleurs de l’auteur. Je précise également que cette adaptation n’a rien à voir avec l’histoire courte Jungleland, publiée en noir et blanc dans la revue World war 3 en 1991 puis en couleurs en 2001 dans le recueil Speechless (Top Shelf Productions). A noter que le premier choix de Peter Kuper était d’adapter Les raisins de la colère de John Steinbeck mais que, le livre ne se trouvant pas dans le domaine public, celà n’avait pas été possible.
Kuper a ici recours à un style narratif qui colle à l’ambiance du livre de Sinclair, laissant relativement peu de place aux dialogues et permettant par là-même au graphisme de prendre tout son sens et de s’exprimer plus entièrement. Le choix graphique de l’auteur donne un côté assez surréaliste à l’histoire, avec ces visages déformés, ces angles, ces couleurs (Même technique de colorisation à la bombe et au pochoir que pour Le systême notamment). Un parti-pris visuel plutôt osé mais qui se révèle fort judicieux. La souffrance des personnages en est transcendée, tout comme l’horreur de l’histoire de manière plus générale. L’ambiance qui ressort de l’univers visuel que Kuper nous fait parcourir confère un côté infernal et inhumain à l’usine et aux conditions de travail.
Cette histoire nous décris plus précisément la descente aux enfers d’un lituanien venu se construire un avenir et une famille aux Etats-Unis. Par extension, cette histoire nous décris les conditions de vie des ouvriers au début du 20ème siècle.
Une histoire forte, très émouvante, grâce à la puissance de la narration graphique de Kuper. On assiste au déroulement d’une sorte de conte dérangeant avec cette narration posée. Un conte de fée qui se transforme graduellement en enfer. Du rêve au cauchemar américain, il ne reste plus qu’une alternative : la lutte. L’histoire d’hommes et de femmes qui se battent simplement pour vivre quand d’autres ne cherchent qu’à les utiliser comme de la main d’oeuvre jetable, comme du bétail.
Vous l’aurez compris, l’auteur, grand habitué des luttes sociales, concentre son récit sur le côté humain du roman, en partie en raison du format court imposé, et moins sur l’aspect sanitaire que dénonçait Sinclair (traité tout de même en filigrane). Kuper [7] réussit malgré tout le tour de force de transposer fidèlement le témoignage original de 400 pages d’Upton Sinclair en 45 pages d’une adaptation graphique "originale", inventive, puissante et charismatique.



