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Impressions de lecture :
L’ascension... du déjà vu... Sans doute, les lecteurs de "La tour" de Peeters et Schuiten savent où mettre les pieds. Le coup du gars qui quitte son job pour aller voir ce qui se trame plus haut, faut plus leur faire. Si on ajoute à cela une fin déjà "en-visagée" dans le "dessin", le lecteur n’aura pas de mal à se retrouver dans cette "ascension". Le thème de la "figure imposée" tient lui de la persistance rétinienne, nous ne sommes plus dans le domaine de la re-connaissance mais dans celui de la constance. D’emblée s’impose à nous l’image d’une continuité, d’un parcours. Le "grimpeur" de la cathédrale est une autre forme de l’avatar unique de Mathieu. Dès lors, il devient possible de retracer son chemin, de retrouver sa trace, ses lectures, ses obsessions... au final, il devient possible de "dé-construire" l’édifice.
Laissant supposer la linéarité du processus de l’auteur, Groensteen en oublie aussi la chair et le sang. Le clair obscur n’est pas uniquement une ellipse des couleurs, c’est l’affirmation constante d’un état de changement. En évoquant la non-existence du "non-être", Parménide prenait à bras le corps ce problème, seule l’affirmation platonicienne du changement d’état parvenait à faire fi de cet obstacle, de cette aporie. Le paradoxe induit par l’entropie constance du monde, que l’on retrouve jusque dans les bases de la physique quantique (auquel il est fait allusion ici, puisque "dieu connaît simultanément la position et la vitesse d’une particule élémentaire" [impossibilité d’évidence comme postulat de cette théorie ].

MAM ne va pas à l’encontre d’une conduite rectiligne, de manies récurrentes, bien au contraire. Toutefois, la conscience aigüe de ces dernières lui permet d’en jouer, d’en faire le matériau de base de ses constructions visuelles. Subséquemment, le lecteur intrigué par le destin de ses personnages atypiques retourne (là encore la progression à rebours n’est pas exempte de sens) se blottir sa raison au sein des "œuvres originelles" telles Kafka, Borges et quelques autres. Sous cet éclairage, le travail du dessinateur prend de nouvelles dimensions, on finit par y percevoir la transposition moins de personnages, d’aléas de la fortune, que la reproduction "à l’exact" de l’univers parano-fantasmatique de ces auteurs. Mathieu devient alors bâtisseur sans être un démiurge. La créativité divine restant l’apanage des dits écrivains et de l’identification (plus ou moins forte) du lecteur. Cette logique mathématique hante et transfigure véritablement nos lectures. Impossible de ne pas la remarquer, de ne pas en faire mention, lorsque l’on s’approche des doubles pages "identiques" de l’ascension de la "coupure horizontale" des pavés dans " Les pavés Saint-éloi". Cette géométrisation du drame, de la narration emporte tout sur son passage.
L’œuvre de Marc-Antoine (vous permettez que je vous appelle "Marc-Antoine" ? ) rejoint, du fait de cette rigueur, un moule parfait. "L’ascension" n’est autre qu’une étape de plus dans la progression de l’auteur, dans son cheminement si translucide, dans son application de schéma tout cartésien.
J’aime à penser qu’il en va autrement !
Mathieu est un joueur compulsif, comme l’est celui de Zweig (24 heures de la vie d’une femme). Ses mains ne sont pas des compas, des instruments de mesure. Ce sont des outils à la vie propre, ses gerçures, coupures, brûlures les ont depuis longtemps déniaiser de toute pureté. Le ciel "platonicien" est un ciel avant tout "platonique", inaccessible, utopique. Il m’apparaît assez paradoxal de mettre en avant l’elliptique parcours d’un auteur, sa propension à s’améliorer en ligne droite, à construire de parfaits systèmes... alors même qu’il s’acharne à mettre en œuvre des albums asociaux et pour le moins contestataires. A trop voir le mathématicien, à trop valoriser la perfection de son trait, on finit par en oublier la vitalité interne de ses œuvres. Une vitalité le démarquant de tout syndrome tautologique.
Marc-Antoine est avant tout un créateur lucide, il prend son pied dans l’élaboration de châteaux de carte imaginaires. Des édifices sacrés, dont la pierre de voûte est savamment dissimulée. A l’instar de l’Umberto Ecco du "pendule de Foucault", il s’amuse à parsemer ses ouvrages de références, de réflexions, de surprises... pour mettre en branle un parcours initiatique au sein de symboles ésotériques. MAM a conscience de la portée énigmatique, de la part de mystère, que recèle ses constructions. De fait, la touche finale mène toujours à un retournement de situation, à une remise en cause fondamentale des valeurs et des croyances ! Ceci ne peut être que par l’injection subite de sentiments. Autrement dit, la "dé-construction" est déjà à l’œuvre dans l’acte même de la lecture. Le blanc et le noir, l’incarnation optimale d’un manichéisme de principe, est un leurre de plus dans cette représentation n’incitant à rien d’autres qu’à la destruction de l’acquis (et de l’inné... mais ceci est une autre histoire).
Le trait du dessinateur ne va pas en se simplifiant, en s’affinant. Cette vision est due uniquement à notre habituation, à notre rationalisation de ce dernier. Peu à peu, on a tendance à ranger, cataloguer cet auteur, du fait de notre refus de trop nous exposer, de nous remettre en cause. En suivant de trop près la part "constructiviste" de ses œuvres, on en oublie toute notion de re-lecture, de retour en arrière.

L’humour n’est pas un outil de plus dans cet assemblage gigantesque, c’est le rouage ultime, celui permettant à la fois à l’histoire de nous marquer durablement, et aussi de nous inciter à relire l’ensemble de l’œuvre. Toute ascension suppose un "en haut" et un "en bas", mais aussi une redescente. Cette dernière, Marc-Antoine prend bien soin de ne pas y toucher, de laisser tout le soin au lecteur de se l’approprier. C’est en cela qu’il est aussi un auteur "organique". L’exactitude des ouvrages ne se suffisant pas à elles-mêmes, il est dans leur nature de se détruire, de se détériorer. Le sujet principal du dessinateur est bien de montrer ses ouvrages, mais surtout de nous en "prouver" les infirmités, les inaptitudes, la "bancalité". Alors, les cases sont autant de rangements impropres à contenir la vie, les histoires qu’elles recèlent.
Les histoires courtes faisant suite à l’ascension sont autant de preuves tangibles de cette incapacité d’un art "en boîte". Mathieu est un pointilliste pédagogue inversé et retord. Là où le pointilliste met en œuvre une illusion, un "trompe l’œil", pour inciter le spectateur à regarder avec "attention" pour connaître la technique, pour déstructurer ses habitudes et son regard, Mathieu lorgne sur les détails, sur la singularité d’un personnage, sur la beauté de son pas picaresque, sur l’assemblage parfait de son univers... avant de nous révéler l’imposture, de nous illusionner "à rebours". Le visage que l’on devine c’est celui d’un écolier appliqué et espiègle fier du tour qu’il vient de nous jouer. L’amusement est un élément fondateur de ce recueil !
Pour autant, l’amusement ne renvoie pas au divertissement, à la légèreté, bien au contraire. Les nouvelles de son frère (comme les adaptations ou les histoires originales) nous montrent bien que cet univers si parfait, cet assemblage logique aux angles parfaits, aux pourtours connus, à la destruction imminente, ne sont que les reflets de nos propres illusions, de nos propres errances. Le "point de vue" sur la structure importe plus que la structure elle-même. En ce sens, il convient d’appliquer le "rasoir d’Ockham" pour comprendre tout l’utilitarisme de nos démarches quotidiennes. L’objectivité aura beau être un acte de foi, tout n’est qu’apparence.

"Ascencion" est bien une étape de plus, mais plus pour le lecteur que pour Marc-Antoine Mathieu. En s’octroyant plus de liberté, en "faisant court" (principe d’Ockham encore une fois), Mathieu laisse plus de place aux sentiments, à leur brutalité, à notre remise en question. Son jeu des masques et de la renonciation devient plus évident. Il conviendra de se délecter de cette œuvre... pour savoir ne pas s’en remettre.




